S2 – épisode 6

 Remember

C’était à Chris d’ouvrir la boutique ce matin. Un coffee shop ecolo-friendly sur Smith Street, Brooklyn. Un repère de Hipsters et bobos branchouilles venant acheter du café très bon, très cher, avec des cookies très bons, encore plus chers, et des jus de fruits organic, carrément hors de prix. L’atmosphère y était souvent plutôt sympa et moins speed que dans les cafés de Manhattan où il avait bossé avant. Ici, les gens mettaient un point d’honneur à avoir l’air cool, détendus, et patients. Les mères de famille s’occupaient de passer les commandes, expliquant à leur progéniture à quel point cet endroit était bon pour eux blablabla. Les pères, eux, tenant fermement la poussette, soignaient leur barbe savamment négligée, réajustant leur bretelles, et vérifiant la brillance de leur chaussures vintage.

Le beau sourire de Chris et la façon élégante et sexy dont ses mains préparaient les boissons et rendaient la monnaie lui valaient des pour-boire plutôt sympas. Il se sentait de mieux en mieux ici. Il n’avait plus de problème avec son anglais, après six ans dans la grande ville, mais les gens lui demandaient systématiquement s’il venait d’Haïti. Jamais du Bronx, ou de Harlem. Toujours Haïti. Son « No, I’m from Lyon, France », était la plupart du temps suivi du « It is near Paris ? ». Petite perplexité de l’interlocuteur. Réajustement de Chris : « But it’s just two hours on the train ». Soulagement généralisé. « Oh, I see! Nice ! Have a good day, Sir » « You too. Take care. »

L’album Scarlet’s walk, de Tori Amos, lui parut approprié en ce 11 septembre 2011. Il n’avait jamais vu New York avant les attentats. Ce détail chronologique faisait qu’il ne serait jamais vraiment d’ici. Tout comme après dix ans à Lyon, dans un deux pièces rue des Trois Rois, il n’avait jamais vraiment eu le sentiment d’être chez lui.

Et puis ça avait été la rupture. Après trois ans avec Vincent, le prof de sport rencontré au Trou, celui-ci avait exprimé des velléités d’ouvrir leur couple. Après trois ou quatre tentatives de triolisme, Chris avait voulu arrêter. Mais pas Vincent.

Chris était arrivé un jour chez Vincent à l’improviste, le trouvant à poil dans le canapé. Il l’avait accueilli, pas embarrassé le moins du monde par un :

« Hey baby ! t’arrives juste à temps ! On allait commencer la fête ! ».
« On ? »

Comme dans un mauvais Vaudeville, deux mecs nus étaient sortis de la salle de bain, visiblement prêts pour un peu d’action.

« Salut mec, c’est toi Chris ? Putain, Vincent n’avait pas menti, t’es une bombe ! »
« Grave. Tu joues avec nous ? »

Vincent avait eu ce regard plein de tendresse, tendant la main à Chris : « Je t’aime bébé. Tu viens ? »

Chris avait fait demi tour sans rien dire. Il n’avait même pas claqué la porte. Il était rentré chez lui, avait préparé un sac, rédigé quelques lettres à ses amis et à sa famille, s’excusant par avance de les laisser s’occuper de la paperasse, et avait pris un avion pour New York.

Ce matin là, dans la tranquillité matinale de son nouveau quartier d’adoption, ce qui n’avait été qu’un réflexe de survie à l’époque lui apparaissait avec le recul comme une folie. Plus aucune nouvelle de Vincent. Plus de nouvelles données à Vincent. Mais à quoi bon ?

Si New York n’avait pas réussi à lui faire oublier complètement cette histoire, sa nouvelle vie commençait tout de même à prendre le dessus. Il avait clairement développé des habitudes citadines locales, se targuait de ne plus regarder le plan du métro, et avait remplacé la lecture de Time Out New York  par celle du New Yorker. Sa vie à New York commençait à recouvrir cet épisode d’histoire personnelle d’un bourrelet d’histoire mondiale. En ce dimanche, Chris se sentait patriote et noyait ses histoires de cœur passées dans le grand roman du monde.

La première cliente de la journée était visiblement française. Fraîchement arrivée. Aucune autre raison possible pour rôder dans le quartier à 8H à la recherche d’un café, un dimanche de commémoration.

– Hey honey, how are you today? lança Chris, avec son meilleur accent.
– Ah bonjour, vous êtes français ? Je peux utiliser les toilettes ? demanda Julia.

LA SUITE

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2 Réponses to “S2 – épisode 6”

  1. lagutdekingston 11 septembre 2011 à 11:27 #

    On s’y croirait… love!

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