épisode 41

Temps de lecture estimé : 8 min. 40

« PAUVRES POUPEES »

Dimanche 15h

Ce chapitre contient : de l’incertitude – un début de romance – Babar – et  un flash info

Fiona n’en avait pas cru ses yeux. Comme si elle avait été la marionnette d’une sorte de démiurge à la con, elle avait vu s’effondrer devant elle l’homme de sa vie à la seconde où elle se réjouissait de le revoir enfin. Elle aurait dû pousser un hurlement mais elle n’avait pu que ramener lentement ses mains devant sa bouche et devenir pâle. Puis tout s’était mélangé. Le temps s’était aboli en une sorte de peinture à l’huile détrempée par l’orage. Les mots s’étaient mis à coller les uns aux autres. Elle voyait du sang sur le sol. Elle voyait son amour, mort. Elle voyait une femme hystérique qui s’agitait dans les bras d’un homme. Elle ne savait pas qui étaient ces gens. Elle reconnut vaguement Bruce, qui bizarrement l’avait prise dans ses bras. Au même moment, elle s’était retrouvée dans un commissariat, esseulée parmi des dizaines de personnes. Des personnes bleues. On lui avait raconté des histoires. Des histoires vertes et pas mures sur son amour. On avait voulu le salir. On lui avait dit des choses atroces sur lui. Dans une langue molle. Sous l’eau. Feutrée. Engloutie.
Puis les mots avaient fait surface lentement en elle, pendant la nuit. L’image avait gagné des contours. Un sacré tell tale. Une horrible histoire. Une horrible bévue.
Elle s’était vu petite, elle, dans une histoire plus grande qu’elle et qui la dépassait. Qui l’avait écrasée.
Il était trop tôt pour qu’elle le dise clairement, pour que les mots collent à sa réalité. Elle commençait déjà à accepter qu’un jour, à retardement, les mots épouseraient les contours de son histoire infâme, difforme. En s’accrochant pour l’instant aveuglément à la certitude qu’elle venait d’échapper à quelque chose d’encore plus grand. D’encore plus horrible.
Devant la glace ce matin, aux premières lueurs du jour, elle avait observé son reflet.
Elle s’était passé les doigts sur le visage qu’il avait façonné lui.
Au fond du miroir, elle voyait Julia, encore endormie.
Elles iraient voir ensemble l’ami de Julia à l’hôpital aujourd’hui.

Depuis qu’il avait ouvert les yeux, tiré du sommeil pas les rayons du soleil vigoureux du matin, Tony bloquait sur la diffusion en boucle de clips de Niagara sur une chaîne du câble. D’abord attendri par les « Ahou cha cha cha » de L’amour à la plage, enthousiasmé par le « J’ai prié pour ceux qui se sont sacrifiés » de J’ai vu, l’overdose commença avec le « Viens toucher le bout de mes doigts » de Je dois m’en aller. Complètement flagada, incapable de se concentrer plus de trente secondes, il s’abreuvait depuis deux heures d’images kitchounes à l’effet psychotrope. Impossible de lire, impossible to think straight.

Tcki boum, tchi boum,  ah, Tcki boum, tchi boum,  boom boom. Mon nom est tatoué sur ta peau… Je te suivrai au bout du Congo ! J’adore ! Putain, y a de l’ambiance dans ta chambre d’hosto !
Le cœur de Tony se réchauffa en voyant arriver Vincent, fidèle à lui-même.
Hey ! fit-il, du mieux qu’il put.
Hey mon beau. Putain, t’as l’air nase !

Le regard inquiet de Vincent fit fondre Tony, qui eut envie de pleurer. Le « mon beau » sonna l’hallali. Complètement à bout, il pleura pour de bon lorsqu’il vit une larme perler au coin de l’œil de son amour.
Il se perdirent dans les yeux l’un de l’autre sans dire un mot pendant de longues minutes. Tony aurait dû demander à Vincent : « Alors, ça s’est bien passé hier soir » ? et Vincent aurait dû mentir : « Oui, bien sûr, aucun problème ». Mais au lieu de ça, les barrières étaient tombées, littéralement d’épuisement. Vincent s’était approché de Tony, avait posé sa main sur son front. Tony avait trouvé la force d’embrasser cette main. Vincent ne s’était pas posé de question et avait déposé, sur les lèvres de Tony, le baiser tant attendu.
Sourire partagé. Sentiment que le temps perdu a été rattrapé. En un baiser.

Ils restèrent près l’un de l’autre sans rien dire, jusqu’à ce que Bruce fasse son entrée, bouquet champêtre du marché Saint-Antoine dans les mains.
Hello my Cuties !
Bruce, même s’il avait les cernes les plus impressionnantes de toute sa carrière et avait l’air d’avoir traversé l’Atlantique à dos d’hippocampe, avait un regard parfaitement serein. Un peu plus âgé, un peu plus sage.
Hey Bruce, fallait pas, c’est gentil ça !
– C’est le moindre des choses, mon beau ! (Décidément…) Et puis ça redonnera un peu de couleurs à cette chambre ! Comme tu es pâle ! Ça va mieux toi ?
– Écoute, je sais pas trop ce qui se passe en fait. Ils n’arrêtent pas de faire des tests complémentaires, blablabla. Ils commencent à me faire flipper un peu.
– T’inquiète pas, chuchota Vincent, en l’embrassant sur le front.
Bruce eut la délicatesse de ne pas relever cet acte de tendresse qui en disait long, mais n’en fut pas dupe pour autant.

Julia et Fiona comme des jumelles, firent leur entrée.
– Alors les tafioles, on va s’acheter un déguisement de Niagara pour la Gay Pride ?
Julia ponctua sa petite sortie d’un clin d’œil, juste au cas où. Elle savait qu’elle marchait encore un peu sur des œufs avec Tony. Et sans doute avec Vincent.
– Ben écoute, répliqua Vincent, radieux, si je fais Niagara et Tony son mec, vous deux, vous seriez parfaites en choristes jumelles ! Vous devez être la nouvelle sœur jumelle de Julia dont Tony m’a parlé ? Enchanté. Vous êtes, si je ne m’abuse, très légèrement plus belle que votre sœur.
Fiona rougit, Julia sourit.

C’est dans cette ambiance de happy end à Disneyland que Daniel fit son entrée, tel Babar dans un jeu de quilles. Il n’avait pas prévu de venir voir tout ce petit monde, mais Julia lui avait dit, en substance : « Si tu veux tes mille euros, c’est ce matin ou jamais. Après ça, ça fera un an et un jour. Et tu connais la règle… ».
Aussi merdeux que le cul d’un veau foireux sur un marché de maquignons, il s’avança et fit un petit signe de la main à l’assemblée en vague signe de politesse.
Vincent le foudroya du regard et se fendit d’un :
– Qu’est-ce que tu fous là, espèce de connard ? Homophobe de mes couilles !
Daniel devint écarlate.
Bruce ajouta élégamment :
– Vous n’êtes pas en odeur de sainteté, jeune homme. Veuillez ne pas nous importuner trop longuement.
Julia prit la parole.
– Excusez-moi, c’est moi qui l’ai fait venir. J’avais un truc à régler de toute urgence avec lui. Daniel, pour le blé, je…
– Non. Laisse tomber Julia. Tu ne me dois rien. C’est moi qui te dois des excuses.
Vincent appuya son regard. Daniel flippa.
– En fait, c’est à vous tous que je dois des excuses. Pardonnez-moi, je me sens vraiment con. Je me sens merdeux… Je…
Bruce bailla.
Puis il sursauta.
– Mets plus fort Sweetie ! C’est un flash spécial !
Niagara avait cessé. Les yeux se rivèrent sur un présentateur penaud et nauséeux. Sous lui défilait un texte en continu « Le Taxidermiste abattu à Lyon ».

« Le célèbre tueur en série américain surnommé le « Taxidermiste », en cavale depuis plusieurs années, a été abattu par la police hier soir à Lyon, dans le quartier de Jean Macé, où il se préparait à recommencer ses activités. Le déséquilibré était poursuivi aux États-Unis depuis plusieurs années pour avoir assassiné ses soi-disant patients. En effet, leur promettant un changement de sexe, il se servait d’eux comme de cobayes pour réaliser des expériences : Il créait des chimères en greffant des membres d’animaux à des êtres humains, et essayait de les maintenir en vie…»
Tout le monde y alla de son « Beurk » ou « Putain, c’est dégueu », « L’hallu, il était à Lyon, dans le 7e ! ».
Bruce avait un air sombre mais satisfait. Son regard croisa celui de Fiona, qui avait perdu ses couleurs. Très léger sourire de connivence qui signifiait : « Baby, je suis là si tu veux en parler, un jour. »

« Écoutons maintenant l’inspecteur Merlan d’Interpol, infiltré dans un sex-shop lyonnais depuis plus de 18 mois. En état de légitime défense,  il aurait abattu la nuit dernière le tueur en série alors qu’ il séquestrait et torturait chez lui un jeune garçon dont heureusement les jours ne sont plus en danger…»

Lorsque le journaliste mentionna l’inspecteur Merlan, Daniel faillit perdre connaissance. Il ne put retenir un tout petit pet de stress qui fit tordre le nez à Julia.
– Daniel, ça va pas ? T’as choppé un truc ?
– Putain, t’es dégueu mec, je crois qu’on t’a assez vu ici, gueula Vincent. Tu crois pas que…
Vincent s’arrêta net. La télé diffusait des images de l’endroit où sévissait le tueur. Il reconnut immédiatement la pièce d’un blanc immaculé : le Cube.
Si ce n’est qu’il était, cette fois-ci, maculé de sang. Au-dessus de la baignoire, un attirail sado-maso. Sur le sol, des instruments de chirurgie. Un appareil photo.
Pour la deuxième fois depuis le début de cette histoire, les poils de tous les personnages se hérissèrent exactement au même moment.

Rue Jangot, Madame Maslowski coiffait sa perruque avant de la ranger dans son étui.
– Te voilà toi, dit-elle au chaton qui venait réclamer à manger sur le rebord de sa fenêtre depuis quelque temps.
Un petit matou roux avec des croûtes au-dessus des yeux et une plaie sur le dos.
– Allez mon beau. Maman va s’occuper de toi. On va te refaire une santé.

FIN DE LA SAISON 1

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