épisode 40

Temps de lecture estimé : 10h13

« GAME OVER »

Samedi 23h07

et

Ce chapitre contient : une arme à feu – Harvey Milk – un cube

Bruce était resté relativement silencieux contrairement à son habitude. Le va-et-vient des policiers en uniformes avait désormais cessé. Il jeta un œil désabusé au bordel dans lequel ils avaient laissé son magasin : on aurait pu se croire dans une salle de la biennale d’art contemporain avec tous ces godemichés en plastique rose paillette jonchant le sol dans un structure savante qui laissait entrevoir une critique acerbe de la surconsommation pornographique de notre monde…
L’attention de Bruce se fixa ensuite sur la carte de San Francisco accrochée au mur derrière le comptoir. Il traça avec le doigt une sorte d’itinéraire et s’arrêta sur la punaise violette.
Son of a bitch ! siffla-t-il entre ses dents, tu vas payer. Stella I’ll avenge you now.

Ses yeux étaient injectés de sang. Il agrippa le sexe dressé d’un buste en plâtre posé sur le comptoir, un mécanisme fit sauter les testicules. Bruce enfourna sa main par en-dessous et ressortit du monsieur sans jambes un calibre 9 mm. Il vérifia le chargeur et cala le pistolet entre son ventre adipeux et sa ceinture en cuir. Il empocha aussi la carte de Lyon sur laquelle Vincent avait localisé le « Cube» de G. Puis, non sans fébrilité, il verrouilla la porte du Saint-Phalle et se dirigea vers la station Saxe-Gambetta.

À quelques pas derrière lui, « Lagios » sortit discrètement de l’encadrement d’une porte cochère et prit le patron du Saint-Phalle en filature.

Bruce s’engouffra dans la dernière rame. Le métro B était désert et lent. En fixant le mobilier urbain de couleur orange aux rondeurs seventies, les yeux de Bruce s’embuaient de larmes de rage et de désespoir contenus. Il revoyait des images de sa jeunesse dans le Castro.
À dix-neuf ans, il avait quitté sa province du Minnesota, fuyant l’intolérance et l’étroitesse d’esprit de la communauté baptiste dans laquelle vivait sa famille, pour venir s’installer dans la capitale aux couleurs arc-en-ciel : San Francisco ! Il s’était rapidement fait des amis dans ce minuscule quartier que les homosexuels du monde entier considéraient comme un havre de liberté et de paix. Une Terre Promise, rien que ça. Et c’était vrai ! L’utopie marchait tant bien que mal, malgré les brimades policières, les assauts répétés des conservateurs, l’assassinat d’Harvey Milk. Etre gay voulait dire quelque chose d’autre qu’être un pervers, un désaxé, une brebis égarée dans le stupre. Une identité naissait. Une renaissance pour Bruce comme pour tant d’autres. Gay power !
Bruce, à l’époque svelte et musclé (plusieurs photos encore punaisées actuellement dans les toilettes de certains bars du Castro l’attestaient) se produisait comme strip-teaseur-serveur dans un bar du quartier, le « Green Ass », baptisé ainsi à cause d’un pari tenu entre deux Irlandais passablement éméchés un soir de Saint Patrick. À cette époque, il avait fait la connaissance de Simon, un tout jeune garçon d’à peine dix-sept ans qui avait fui Porto-Rico pour essayer de vivre une vie plus harmonieuse abritée par le rêve américain. Simon savait depuis toujours que son sexe n’était pas en conformité avec son essence. Simon était une femme encagée dans un corps d’homme. Il cachait son pénis avec de savants bandages, il maquillait avec adresse les traits fins de son visage. Le bel arc de ses sourcils épilés donnait à son regard une allure de star hollywoodienne des années quarante. Simon prenait des cours de théâtre pour devenir une actrice célèbre. Il se débrouillait plutôt bien sur scène, là où tout ce qu’il avait tenté de cacher depuis toujours éclatait enfin au grand jour. Un soir de mars, Bruce était venu assister au Quilty Theater à la première représentation de Un tramway nommé désir où les trois rôles étaient joués par des hommes. C’est après sa prestation incroyable du personnage de Stella Du Bois que Simon avait adopté son nouveau prénom de femme. Bruce avait été totalement ébloui par la délicatesse de son jeu et Simon par l’intensité du regard de ce spectateur du troisième rang. Ils ne s’étaient plus quittés. On avait même célébré leur mariage en grande pompe le soir du 4 juillet 1977.
Bruce n’avait eu qu’un seul véritable amour dans sa vie et il s’était étonné, chaque jour, de s’éveiller non pas à côté d’un jeune éphèbe mais aux côtés d’une jeune femme. Peu à peu, Stella n’avait plus voulu se contenter de n’avoir que l’apparence extérieure d’une femme. Elle avait rencontré un médecin britannique acquis à la cause des transsexuels, qui semblait l’épauler dans cette démarche, il lui fournissait des hormones et la préparait aux différentes opérations qui l’attendaient. Bruce et Stella observaient tous deux avec curiosité les bouleversements qui accompagnaient le traitement. Mais le rêve a toujours un revers. Et plus elle fréquentait le docteur Mandeley, plus Stella revenait de ces rendez-vous déprimée par son apparence, par la lenteur des changements. Bruce restait patient, confiant dans le finalité de la transformation. Mais quelques rumeurs commençaient à naître : des transsexuels disparaissaient à San Francisco et il s’agissait en général de patients du docteur George Mandeley.  Stella devenait de plus en plus lunatique et n’osait plus se montrer nue devant Bruce, jusqu’au jour où elle aussi s’évanouit dans la nature.
Le métro arrivait à la station Jean Macé. Bruce descendit de la rame en crispant ses mâchoires au souvenir du corps de Stella qu’il avait dû identifier à la morgue : son pénis et ses testicules avaient été amputées sans stérilisation, on voyait des purulences qui suintaient encore sur le bas-ventre de Stella, le plus odieux était cette fourrure d’hermine blanche qu’on lui avait greffé sur les fesses. On aurait dit une peluche écorchée. Cette foutue image avait poursuivie Bruce tous les jours et toutes les nuits de sa vie.

Il était minuit moins le quart quand Bruce traversa la voie de chemin de fer en direction du Cube, sans se douter le moins du monde qu’il était suivi. Lagios maintenait une distance raisonnable entre eux. Lui-même, concentré sur sa filature, ne s’apercevait pas qu’une silhouette décidée lui collait au train depuis son départ du Saint Phalle. Bruce s’arrêta à la lumière d’un réverbère pour vérifier sur la carte l’emplacement de l’atelier de G. Il tourna la tête à gauche et s’engagea dans la rue…
Bruce s’arrêta une fois encore pour reprendre son souffle, son cœur s’emballait, il serra l’arme dans sa poche et reprit courage à l’idée qu’après toutes ces années où il avait enfoui son deuil sous des tonnes de graisse, il allait enfin pouvoir venger la mémoire de son amour défunt. Il avait vu juste : G. s’était installé à Lyon !
Bruce se trouva enfin devant la petite porte verte au heurtoir médiéval. Il tenta de tourner la poignée mais la porte résistait.  Il donna un coup d’épaule, puis deux, puis trois, sans résultats. Il utilisa ses jambes sans plus de succès. Lagios restait à l’écart, légèrement distrait par le raffut que faisaient quelques étudiants ivres morts qui squattaient sur le trottoir en face du TropiKaO, deux blocs d’immeubles plus haut. Bruce cessait de tambouriner à présent sur la porte et glissa à genoux en sanglotant. Caché derrière un platane, Lagios transpirait à grosses gouttes rempli d’un sentiment étrange face à cet homme obèse effondré contre la ridicule petite porte verte, certain à présent que le « Taxidermiste » se trouvait juste derrière. À cet instant, une clé fit tourner la poignée de l’intérieur, Bruce dégaina aussitôt son arme et visa la porte. G. apparut dans l’encadrement et, surpris par la présence de l’obèse, recula d’un bond. Bruce, extraordinairement agile, se releva illico sur ses pieds :
Son of a bitch ! Tu ne pourras pas m’échapper ! Game’s over !
Lagios avait lui aussi reconnu le visage du tueur. Son arme de service tendue devant lui, il s’approcha rapidement de la porte verte. Bruce avait fait reculer G. dans la petite cour qui menait à l’atelier. G. gardait les mains en l’air en conservant un visage impassible. Le tueur passa sa langue fourchue sur ses lèvres et parla de sa voix rauque teintée de ce léger accent britannique :
– Qu’est-ce que vous me voulez monsieur ? Je n’ai pas d’argent sur moi, mais je peux vous donner ma carte de crédit…
Shut up mother fucker ! hurla Bruce. Ta gueule enfoiré ! Tu vas payer pour ce que tu as fait à Stella ! Tu vas enfin payer
G. arqua ses sourcils en forme interrogative, l’air complètement perdu et inoffensif.
– De quoi parlez-vous ? Calmez-vous, je crois que vous faites erreur sur la personne…
– Tu l’as tuée ! Tu l’as dépecée ! Tu l’as torturée ! Je sais qui tu es, tu es un monstre et je vais te tuer !
– Bruce ! Vous allez lâcher votre arme à présent, j’ai le contrôle de la situation !
Bruce changea d’expression en reconnaissant la voix de Lagios derrière lui, il eut un moment d’inattention pendant lequel G. sortit de la poche de son pantalon un petit revolver automatique qu’il braqua sur l’infortuné patron du Saint-Phalle.
– Maintenant, tas de merde, tu baisses ton arme, et toi aussi le vengeur masqué sinon j’abats ce gros lard dans la seconde.
Bruce avait le souffle coupé, Lagios turbinait dans sa tête à la recherche d’une solution, des années d’une enquête acharnée et méticuleuse tombait en lambeaux au ralenti devant ses yeux consternés. G. souriait toujours. Il visa l’entrejambe de Bruce :
– Allez la vieille baleine, jette ton arme !
Lagios tenta le tout pour le tout :
– Je suis flic G., tu ne pourras pas t’en sortir vivant, tout le quartier est bouclé. Au moment où nous parlons, des snipers d’élite sont en train de se mettre en place. Tout est fini, tu n’as aucune chance. Lâche ton arme, rends-toi et tout se passera bien.
– Foutaises ! Je vois que tu sues comme un porc, mec ! je connais mieux que personne l’odeur de la peur et je pourrais sentir à des kilomètres la puanteur de tes aisselles. Je vais abattre ce type et je vais te tuer…
Un coup de feu déchira l’air.
La balle vint se ficher en plein dans la poitrine du « Taxidermiste ». G. baissa la tête et n’eut pas le temps de crier, il s’effondra raide mort dans la cour qui menait au Cube. Lagios et Bruce se retournèrent et dans l’encadrement de la porte se découpait la mince silhouette qui avait suivi Lagios : Freddy, tremblante, avait lâché son arme qui reposait, fumante à ses pieds.
– Freddy !
Lagios se précipita vers sa femme. Il saisit l’arme, tira un mouchoir, essuya le revolver et y apposa ses propres empreintes.
– Ne t’en fais pas chérie, ne pleure pas, légitime défense, tu n’étais pas là, de ta vie tu n’es jamais allée de l’autre côté du pont de Jean Macé, c’est pas aujourd’hui que ça va commencer…
Elle bégayait d’incompréhensibles phrases concernant un strip-tease puis elle s’écroula dans les bras de son mari. Pendant ce temps, Bruce avait entendu des cris étouffés de l’autre côté de la porte du cube ; surmontant sa répugnance, il avait trouvé la clé dans la veste de G. gisant et avait trouvé, Erwan, ficelé au-dessus de la baignoire blanche, se vidant lentement de son sang par plusieurs entailles qu’avaient pratiquées G. à l’aide d’un scalpel chirurgical.
– M. Lagios, come here !
Le spectacle était désolant d’horreur, les photographies projetées sur l’écran firent détourner le regard du super-flic.
– Bruce, vous emmenez ma femme à l’abri, j’appelle les secours, ne vous mêlez plus de cette histoire.
Bruce hocha la tête et Freddy qui reprenait connaissance s’appuya sur lui. Ils s’éloignèrent en silence dans la rue désertée à cause des bruits de coups de feu. Les sirènes de police se faisaient déjà entendre. Lagios maîtrisait la situation, son enquête touchait à son terme.

La suite…

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