épisode 4

Temps de lecture estimé : 3 minutes 35

« VAPEURS »

Vendredi 17h40

Ce chapitre contient : du bortsch, de la drogue, de la psychanalyse mais ne contient pas Roman Polanski.

Tilly s’enfonça plus profondément dans le cocon régressif du canapé en cuir marron du salon dépareillé de son appartement. Elle enfila ses écouteurs et monta le volume de son lecteur MP3, pour que les instructions de son maître yogi surmontent la musique de Gotan Project qui jouait déjà très fort dans le salon.
Elle avait besoin de se détendre après une engueulade de plus avec Julia, sa colocataire. Cela faisait trois mois que Tilly avançait la totalité du loyer, et que Julia lui promettait de lui rembourser ses dettes très vite. Ce n’est pas que Tilly manquait d’argent, mais elle se sentait comme la dernière des connes lorsqu’elle signait son chèque – pour deux – en fin de mois.
Elle fixait les mouvements de tête de Caruso, le petit chien en plastique assis sagement sur la bibliothèque. Difficile de déterminer si le petit animal borgne dansait au rythme des basses de la musique argentine, ou s’il s’agissait du balai de Mme Maslowski, qui frappait rituellement trois coups contre le mur quand la musique faisait bouger ses meubles.
Tilly se leva pour baisser le volume, et décida qu’elle avait bien mérité un petit pétard. Elle ouvrit la fenêtre pour éviter un nouveau drame avec Julia, et sentit immanquablement l’odeur de chou qui émanait de la fenêtre de la cuisine de sa voisine. Elle se demandait s’il arrivait à Mme Maslowski de cuisiner autre chose que du chou. Elle ne connaissait pas grand chose à son sujet. Quelques rumeurs de veuvages, de fils qui ne donnaient plus de nouvelles depuis 4 ans. On lui avait parlé de Tchétchènie, de Poutine… Même de San Francisco ! Les psychotropes ingurgités depuis le matin l’empêchaient de trouver surprenante cette dernière anacoluthe thématique.
Tilly avait parfois l’impression que ses allers et venues dans le couloir étaient indissociables du bruit du judas de la porte de sa voisine. Ouvert puis refermé d’un bruit sec et franc. Elle avait bien tenté un « bonjour Mme Polanski », désinhibée par quelques bières un samedi soir, mais n’avait entendu en retour que le bruit de la chasse d’eau, quelques toussotements, et quelques paroles qu’elle avait instinctivement assimilées à des insultes en russe – ou en polonais ; Tilly ne faisait pas toujours dans le détail.
L’appartement de Madame Maslowski était camouflé sous une couche de mauvais goût imprimé sur tapisserie. Au-delà du démodé, ou du laid, ce décor avait donné un frisson à Tilly, un jour où la porte d’entrée était entrouverte un peu plus que d’habitude. Si Tilly avait connu le terme Unheimlich, elle l’aurait certainement eu sur le bout de la langue. Elle n’eut pas besoin de voir toutes les pièces pour comprendre que la même tapisserie recouvrait tous les murs de l’appartement. Tout le plafond. Toutes les portes. Et tous les abat-jours.
L’horloge à balancier qui trônait dans le salon était reine dans ce royaume du mauvais kitsch. C’était une gigantesque machine au décor pastoral gravé sur un bois lustré.
Le cadran valait son pesant d’or. A chaque chiffre romain était accolé un petit satyre. Le petit homme à pattes de bouc était tantôt représenté seul – à cinq heures par exemple – où il se frotte les mains, avec un sourire sardonique – et tantôt vu dans une scène avec un autre personnage. La grande aiguille monta d’un cran vers une jeune fille enlacée par l’un de ces faunes. Et la fille n’avait pas particulièrement l’air d’apprécier.
Tilly n’entendit pas le téléphone qui sonna dans le couloir tapissé de fleurs oranges et marron de sa voisine.
– Mme Maslowski ?
– Qui la demande ?
– Euh… c’est que… Alice est descendue dans le terrier.
– Déjà ? Elle est vivante au moins ?
– Euh… ben…comment euh… Alice est descendue dans le terrier.
– Je te demande si elle est vivante, espèce de con ?!
Elle entendit le bruit du combiné passant d’une main à une autre, puis une voix plus assurée :
– Excusez-le, Madame Maslowski. Nous avons la fille. Vivante.
– Très bien. J’arrive tout de suite.

(lire la suite)

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Une Réponse to “épisode 4”

  1. Julien 29 juillet 2010 à 6:48 #

    vivement le 1er Aout !

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