épisode 36

Temps de lecture estimé : 4 min. 12

« FAMILLE RECOMPOSÉE »

Samedi 22h20

Ce chapitre contient : le fameux petit pull jaune H&M et un flash-back utile en version multilingue.

Fiona ne savait plus trop où elle en était, ni trop dans quelle langue penser. Ses retrouvailles avec sa mère avaient été, par la même occasion, des retrouvailles avec son passé, son nom, sa langue maternelle, et toutes les raisons pour lesquelles elle avait fui. Sa mémoire ainsi recomposée lui permettait enfin de donner un sens à ses actes.
Son prénom, Vladia, prononcé par sa mère, Mme Maslowski, avait rouvert en elle une ligne de faille enfouie sous des années d’exil. Aux États-Unis, d’abord, où Vladia avait progressivement fait place à Fiona. Quittant la Pologne, sa mère et son identité masculine, Fiona avait intégré tant bien que mal les réseaux qui lui permettraient de rectifier les erreurs de la nature. Elle l’avait rencontré lui, son sauveur, son homme. Lui, cet homme dont les traits restaient indistincts dans son esprit, était tout proche d’elle. Elle le sentait.
Avec lui, elle pourrait être enfin elle. La métamorphose avait déjà commencé aux États-Unis. Après le traitement hormonal, il s’était occupé de sa poitrine. Une réussite. Illusion parfaite. Opération peu douloureuse. Encourageante. Si elle était pressée de se débarrasser de son sexe masculin, lui insistait pour d’abord s’occuper du plus apparent. Il voulut lui modeler un visage. Il s’était présenté devant elle avec une dizaine de photographies. Fiona avait choisi celle de la fille en pull jaune. Julia.
Julia, en se faisant photographier en France pour mesurer l’efficacité des crèmes qu’elle testait pour un peu de blé, ne se doutait pas qu’elle servirait de patron pour la Fiona en devenir, en Amérique.
Depuis lors, Fiona gardait toujours sur elle ce cliché. Elle s’était trouvé le même pull que sur la photo, et le portait toujours quand elle avait besoin de chance. Scrutant d’opérations en opérations ce qui la rapprochait de l’originale. L’ensemble des opérations fut une réussite totale. La ressemblance était troublante.
Puis avant d’achever la transformation, il avait voulu y ajouter sa patte.
« Juste une dernière avant la dernière, baby ».
Elle avait simplement dit « Oui, mon amour, juste une dernière avant la dernière. Mais fais vite. »
Ils s’étaient toujours parlé en français. Elle le comprenait, pour avoir eu une nounou bordelaise, et lui l’avait étudié. À défaut du polonais, qu’il ne connaissait pas, et qu’elle voulait oublier. Le français était devenu leur langue refuge. Une île dans un océan californien.

C’est après cette dernière avant la dernière qu’ils avaient été séparés. Fiona avait gardé un mot écrit de sa main : « Rejoins-moi à Lyon, France, mon amour, je saurai te trouver ». Et puis ces quelques centimètres carrés de peau velue, dans le bas de son dos. Elle caressait cette petite touffe de poil comme la promesse de retrouver son amour. Le seul qui pourrait la débarrasser enfin de son Y.
Elle sentait que le moment approchait.
Il y avait trop de signes pour en douter. Même si tout cela était d’une grande confusion. Le kidnapping par erreur de Julia par sa mère, et le fait de se retrouver nez à nez avec elle !
Elle ne savait pas trop comment agir face à Julia. La prendre pour une sœur, une amie, une rivale ? Elle ferait profil bas en attendant.
Elle savait une chose : elle devait le retrouver, lui.
En fouillant, avec sa nouvelle famille recomposée (Julia, Tilly, sa mère et ses zozos), dans la mallette de Conrad, elle comprit que sa quête identitaire touchait à sa fin. Au milieu des photos d’elle, de Julia, et de tout un tas de documents, il y avait ce numéro de portable attribué à un mystérieux «  Lord Snake ». Sans doute le numéro qui la mènerait à lui. Elle voulait s’en assurer. Seule.
Elle ne pouvait plus se permettre de repousser encore la dernière opération. Elle avait besoin de lui. Maintenant.
Elle prit les devants.
– Ce numéro de portable, vous avez essayé de le composer ?
Silence général. Un soupçon de honte.
– Vous n’avez pas essayé de voir qui engageait Conrad pour me retrouver ?
– Euh, ben en fait, on a pas trop eu le temps aujourd’hui.
– Ce n’est pas grave, faisons-le maintenant. Vous voulez bien qu’on appelle de votre fixe, Madame Maslowski ?
Mme Masloswki, peinée que son fils ne l’appelle pas maman et la vouvoie, acquiesça docilement. Fiona composa le numéro.
– Bon, j’appelle…
Son cœur battait la chamade. Il décrocha. Elle reconnut immédiatement sa voix. Elle mentit :
– Répondeur ! Je laisse un message ?
Madame Maslowski fit non de la tête :
– Non ! Ça suffit pour aujourd’hui, on rappellera demain.
Fiona raccrocha.
Après avoir installé un lit de fortune pour Fiona dans le salon des filles, la petite famille se sépara. Maslowski traversa le couloir avec regrets pour rentrer dans son appartement fleuri, résignée à laisser à son enfant et à elle-même le temps de s’apprivoiser à nouveau.
Camouflée dans un sac de couchage, Fiona envoya un sms à celui qui ne pouvait être que son amour : Lord Snake.
Dans la main de Fiona, vibra le message : « Tu m’as trouvé mon amour ? Rejoins-moi à minuit au 12 Impasse de l’Asphalte. Métro Jean-Macé, derrière le pont bleu. Je t’aime ».

La suite…

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