épisode 29

Temps de lecture estimé : 7 min. 01

« LE MONDE EST FOU »

Samedi 9h55

Ce chapitre contient : Casimir – un Grimaldi – une piqûre

Fiona attendait le tramway et tournait le dos au bâtiment de l’hôpital lorsque Julia fit son entrée. L’air hagard, cette dernière ne savait pas trop où aller. Elle avait une trouille bleue de l’hôpital depuis son opération – une banale appendicite, quand elle avait sept ans, mais qui lui avait laissé une petite balafre sur le bas du ventre, et une haine terrible du mercurochrome. Depuis, elle ne pouvait plus se rendre dans un centre hospitalier sans son kit de protection : son pull jaune confort, un paquet de clopes, et un petit Casimir en peluche (celui qui l’avait aidée à surmonter son appendicite). Elle ne s’était jamais séparée de ce kit, même lorsqu’elle s’était portée volontaire pour des tests dermatologiques deux ans plus tôt. Le boulot semblait facile – il l’était, dans une certaine mesure, quand on n’a pas une peur maladive des hôpitaux –  et c’était surtout très bien payé. Elle s’en était bien sortie au final. Pendant trois mois, elle avait dû tester une crème hydratante qui allait servir à la fois aux grands brûlés et aux personnes subissant des greffes de peau. Sa tâche était simple. S’appliquer la crème sur la moitié droite de son visage, et venir se faire prendre en photo toutes les semaines dans une clinique privée, dans le 3e arrondissement.

En montant les marches de l’hôpital ce matin-là, elle ne savait pas trop ce qu’elle venait faire. Voir Tony ou voir Daniel ? Bruce l’avait appelée juste après l’inspecteur Mondini pour lui dire que Tony était là et lui donner sa version de l’histoire. Elle s’inquiétait de savoir que la bagarre avec Daniel avait été plus sérieuse que ce qu’elle pensait. Elle se sentait un peu coupable sans trop savoir pourquoi d’ailleurs.
Elle pourrait aussi aller voir Daniel. Elle pourrait demander à l’accueil s’il avait été admis hier soir en urgence. Mais que ferait-elle si elle était accueillie par une armée de flics dans la chambre du mourant ? Elle n’était pas censée savoir qu’il était là. Personne n’était censé le savoir d’ailleurs, puisque Mme Maslowski avait pris soin de ne pas lui laisser ses papiers en le déposant à l’hôpital, au cas où. Ça pourrait toujours passer plus ou moins pour une agression aléatoire dans la rue pour un vol de portefeuille.
Elle décida donc de se faire discrète et de ne pas passer par l’accueil. Elle traversa plusieurs couloirs au hasard. A l’endroit ou les pieds matérialisés sur le sol en jaune, bleu et violet se séparaient, elle hésita quelques secondes, puis sortit Casimir. Elle regarda autour d’elle – personne en vue – déposa la peluche sur le sol, et la fit tourner sur elle-même. La tête de Casimir s’arrêta en direction de l’itinéraire violet. Elle décida donc de lui faire confiance et de le suivre. Elle le cacha sous son pull et essaya de ne pas avoir l’air perdue.
Les pas violets arrivaient devant l’ascenseur. Mais rien n’indiquait l’étage pour la piste violette. Merde.
Remarque, se dit-elle, je sais même pas ou ça va, le violet.
Elle ressortit Casimir. Elle le pressa contre tous les boutons (sauf l’alarme).
On verra bien.  J’ai appuyé trois fois, je descends la troisième fois que la porte s’ouvre.
L’ascenseur descendit d’abord au rez-de-chaussée. Elle pressa Casimir contre elle quand les portes s’ouvrirent. Le hall d’entrée était calme. Ambiance de téléfilm avec le téléphone qui sonne régulièrement et les infirmières en blouses blanche et sabots blancs. L’ascenseur remonta au premier étage. Julia fut presque déçue. Un couloir désert, couleurs marron et oranges. Triste à pleurer.
Les portes se fermèrent à nouveau. Julia cacha Casimir sous son pull. Elle ferma les yeux jusqu’à la réouverture des portes. Quand le ding retentit, elle était au 5e. Tout était blanc. Un couloir immense. Aucun meuble. Freaky. Elle s’avança hors de la cabine. Elle frémit en entendant les portes se refermer et l’ascenseur redescendre.
– Je sais que vous savez tous ! Je sais que vous savez ! Mais c’est pas fini ! Je vous le dis moi ! ça va recommencer ! Je le sais !
Un homme d’une quarantaine d’année, en tenue d’hôpital arrivait du bout du couloir en poussant un chariot. Il hurlait tout seul.
Merde, je crois que j’ai deviné à quel étage je suis…
L’homme se rapprochait vite et criait de plus en plus fort.
Merde.
– Vous le savez très bien ! Tous coupables ! On va tous payer ! C’est bientôt la fin ! Je sais que vous savez !
Putain, je suis dans la merde.
L’homme se rapprochait très vite. Mais il était poursuivi par deux hommes en blanc.
– Monsieur Grimaldi, revenez s’il vous plait, on va vous ramener dans votre chambre !
Les deux hommes saisirent le patient par les bras. Devenu docile, il éclata en sanglots.
– Sébastien, ramenez M. Grimaldi dans sa chambre. Fiona, qu’est-ce que vous faites ici ?
Julia ne réalisa pas tout de suite que le docteur s’adressait à elle.
Elle appuya sur le bouton de l’ascenseur.
– Fiona, vous allez bien ? Vous avez l’air perdue ?
– Euh… je crois qu’il y a méprise, je m’appelle pas Fiona, je suis venue voir un ami, mais je me suis trompée d’étage.
– Fiona, réveillez-vous. Vous êtes avec nous ?
Mais qu’est-ce qu’il raconte, putain ?! C’est lui le malade en fait ?
– Je vous assure que je ne suis pas Fiona. Tout le monde à l’air d’avoir envie de m’appeler comme ça en ce moment, mais c’est pas moi !
– Voyez-vous ça. Venez avec moi, on va discuter.
– Non non, je dois y aller.
Putain, mais il fait quoi l’ascenseur bordel ?!
– Fiona, vous avez l’air en état de choc. C’est peut-être dû à votre séance d’hypnose, venez, je vais vous examiner. Vous ne vous êtes peut-être pas entièrement réveillée.
– Mais de quoi vous parlez ?
Il la prit par le bras et l’emmena de force dans le couloir.
– Arrêtez ! Lâchez-moi ! Vous êtes fou ! Vous vous trompez de personne ! Au secours ! Au secours !
Un infirmier arriva en courant.
Ouf, putain !
– Monsieur, aidez-moi, y’a un malade qui se prend pour un docteur, il essaye de m’emmener.
– Djamel, aidez-moi à l’emmener en cellule de dégrisement. On va lui donner les soins nécessaires
– Bien monsieur.
– Quoi ? Mais j’hallucine là ? Oh ! Laissez-moi ! je suis pas votre patiente !
– Calmez-vous Fiona.
– Mais arrêtez de m’appeler Fiona, bordel ! C’est une fille qui me ressemble !
L’infirmier éclata de rire.
– Elle est bien bonne celle-là. Docteur, vous pensez pas qu’on devrait les noter, non ? Ce qu’ils peuvent nous sortir les malades parfois !
– Un peu de respect Djamel. Cette jeune fille est peut-être schizophrène, mais elle vous comprend, ce n’est pas une bête !
– Pardon.
Schizophrène et amnésique ? C’est la meilleure celle-là. Remarque, ça expliquerait peut-être pourquoi je panne plus rien à ma vie depuis quelques jours ? J’en ai marre, là… C’est quoi ce délire ? C’est qui cette Fiona ?
Epuisée, Julia décida de changer de tactique. Elle se laissa emmener par le docteur. Peut-être qu’elle en apprendrait plus sur cette nana qui lui pourrissait la vie à distance.
Ils arrivèrent devant une salle tout aussi blanche que le reste. L’intérieur était tout molletonné.
– Vous allez vous reposer ici un moment, tout va bien se passer. Djamel, laissez-nous, je m’en occupe.
– Bien docteur.
Le docteur ferma la porte derrière lui. Ils étaient seuls dans la cellule. Il ouvrit le cadenas de l’armoire à pharmacie. Il en sorti une seringue et une petite fiole.
– Non, pas de piqûre, je me calme !
– C’est pour votre bien.
Julia se débattait et tapait à la porte.
– Aidez-moi ! Non ! Il veut me piquer ! Non !
– Fiona, laissez-vous faire, ça ira mieux après.
La fille s’agitait tant que le docteur prit la décision de planter l’aiguiller au plus vite.
Il planta.
Julia s’immobilisa. D’abord, face au mur. Puis, elle glissa le long du mur et s’allongea par terre. Les yeux fermés.
– Bien, je reviens tout de suite, Fiona. Reposez-vous.
Le docteur referma la porte. Elle compta trente secondes et ouvrit les yeux.
Désolé Casimir, mais c’était pour la bonne cause. Merci du coup de main, et désolée pour le coup de seringue.

La suite…

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