épisode 28

Temps de lecture estimé : 5 min. 10

« VOUS DORMEZ… »

Samedi 8h50

Ce chapitre contient : des souvenirs enfouis – et d’autres murs blancs

Le lendemain matin, à 8h50, pendant que Bruce, qui avait passé la nuit au chevet de Tony, se levait pour aller pisser un bol, Fiona sautait du tram qui l’arrêtait juste devant l’hôpital. Elle était fébrile pour sa séance avec le docteur Karki. Parviendrait-elle aujourd’hui à faire surgir un élément probant de sa mémoire trouée ?
Depuis son arrivée à Lyon, Fiona y voyait cependant un peu plus clair. Elle attribuait ses progrès au travail qu’elle avait commencé avec le docteur Karki. Pour son problème d’amnésie, on lui avait en effet conseillé l’hypnose. L’encadrement médical des séances par la pratique d’un psychiatre dans un service de l’hôpital la rassurait grandement et participait sans doute de la réussite de ces séances. Ils se voyaient à raison d’une séance par semaine, et pour l’instant, Fiona avait réussi à resituer la chronologie de deux ou trois événements issus des limbes de sa mémoire embrumée.

Fiona s’annonça à l’accueil du service de psychiatrie. On lui demanda de patienter quelques instants. Elle s’installa dans le petit coin qui servait de salle d’attente et feuilleta sans grande conviction un magazine consacré aux voyages. Les paysages photographiés sur papier glacé ne la faisaient nullement rêver. Elle avait sillonné tant de villes, traversé tant de grandes étendues, avalé tant de kilomètres pour essayer de faire naître un petit souvenir, ne serait-ce qu’une quelconque impression de déjà-vu à laquelle se raccrocher… tout cela sans véritable résultat satisfaisant.
L’ensemble de sa mémoire était affectée. Ce phénomène était assez rare et constituait un symptôme préoccupant sans doute causé par un traumatisme à la fois physique et mental. Fiona ne savait plus du tout qui elle était. Elle ne gardait que de vagues impressions de son enfance : une maison immense en pierres, la buée sur la vitre d’une longue voiture noire, quelques odeurs de cuisine, une poupée aux cheveux bouclés, des visages dont elle avait essayé de dessiner les traits à la demande du docteur Karki. Quand on a oublié d’où on vient, on voudrait avoir un destin extraordinaire. Récemment, elle avait visionné avec grand intérêt un reportage-télé consacré au mystère de la princesse Anastasia, dernière héritière du trône de Russie, qui aurait survécu, selon la légende, au massacre des Romanov et qui serait réapparue aux Etats-Unis quelques années plus tard.

– Mademoiselle ?
Il lui tendait la main.
– Bonjour docteur, le salua-t-elle.
Il la fit entrer dans son bureau, une pièce carrée avec une grande fenêtre qui donnait sur les berges du Rhône. Comme seuls signes personnels : à gauche du bureau une petite reproduction d’un autoportrait de Francis Bacon assez angoissant dans la torsion extrême du visage et à droite du bureau une bibliothèque en bois noir rempli d’ouvrages de psychologie et de psychiatrie.
Ils s’assirent face à face.
– Comment allez-vous, Fiona ? demanda le docteur Karki.
– Je prends confiance… J’ai l’impression d’avancer…
– D’avancer… Oui.
– D’y voir plus clair.
– Plus clair… C’est bien ça.
– Je crois, oui.
– Bon. Nous allons commencer la séance d’hypnose.
Elle hocha la tête et ferma les yeux. Il parlait avec un débit constant dans une tonalité basse.
– Portez votre attention sur votre visage, lissez votre front, laissez venir la détente dans tout le corps et dans le visage, les joues, la mâchoire, la langue, les yeux, respirez bien et écoutez le son de votre souffle.
Il continua ainsi à conditionner l’attention de Fiona sur sa voix et peu à peu, son esprit se libéra et se rendit disponible au travail hypnotique.
– Fiona, vous n’êtes pas endormie mais dans un état proche du sommeil qui vous permet de vous reconnecter à votre zone de souvenirs. Reprenons là où vous vous étiez arrêtée la dernière fois, vous voulez bien ? Où êtes-vous Fiona ?
– Je suis sur un lit. Je viens de me réveiller, j’ai mal partout, quelque chose a changé mais je ne sais pas quoi.
– Que ressentez vous ?
– De la peur, et de la joie aussi…
– Que voyez-vous ?
– Des murs à carreaux blancs.
– Vous êtes retournée dans ce que nous avions déterminé précédemment comme étant un bloc opératoire…
– Oui.
– Alors nous savons qu’il s’agit là d’un élément déclencheur, sans doute avons-nous affaire au lieu traumatique. Continuez, ouvrez ce tiroir et dites-moi ce que vous trouvez…
La jeune femme murmura alors quelques phrases inintelligibles, elle sursauta et elle s’exprima en alternant deux voix, l’une plus grave que l’autre :
– Ne me laisse pas comme ça ! Mon lapin ! Mon jaguar ! Mon aigle ! Mon cobra ! Par pitié ! Mon lion, n’oublie pas notre rendez-vous, adieu ! Tant de fois j’ai lutté contre moi-même. Désormais, tout le monde te verra telle que tu es vraiment. Maman ? Qui se cache sous ton lit ? La queue du crocodile pardi ! Je t’aime, tu es la plus belle chose que j’ai créée. Rentre vite à la maison, tu vas attraper la mort !
Le docteur Karki finit par intervenir :
– Qui parle avec vous, Fiona ?
– Mon amour, répondit-elle sans aucune hésitation. Je parle avec mon amour, j’ai rendez-vous avec lui, vite ! Il faut que je le retrouve !
Fiona s’agitait, le docteur Karki jugea qu’il était temps d’interrompre l’hypnose.
– Fiona, vous allez faire trois respirations profondes et tranquillement vous allez reprendre possession de toute votre conscience.
La jeune femme ouvrit les yeux et ne put s’empêcher de pleurer. Le docteur Karki lui tendit un mouchoir. Elle présenta ses excuses.
– Inutile, la rassura le médecin, c’est une réaction normale. Vous subissez de fortes émotions lorsque vous êtes endormie. Nous avançons Fiona, c’est l’essentiel.

Elle sortit du bureau avec un espoir renouvelé. Quelqu’un dans ce monde l’aimait d’un amour fou et elle devait le retrouver à tout prix. Elle comprendrait peut-être aussi pourquoi elle avait au bas du dos un petit rectangle de fourrure animale greffée à la peau.

La suite…

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