épisode 20

Temps de lecture estimé : 4 min. 40

« UNE AUTRE BAIGNOIRE »

Vendredi 23h37

Métro le plus proche : Charpennes

Ce chapitre contient : du sang – un poil de poésie hugolienne

Tony en était à son troisième bain chaud de la soirée et à son sixième sachet de glace posé sur son œil lorsque Vincent sonna en bas de chez lui. Il sortit dégoulinant, trotta jusqu’à l’interphone, répondit au « Hey babe » par un « Hey », entrouvrit la porte et se replongea dans le bain. Il préparait mentalement des excuses pour avoir dérangé Vincent pendant son plan cul.
Vincent frappa deux petits coups sur la porte entre-ouverte.
– Je peux entrer ?
– Si vous êtes un livreur de pizza grand, fort, beau et à l’hygiène irréprochable, alors entrez. Je suis dans la salle de bains.
Tony l’entendit sourire. Il se sentait déjà mieux.
Vincent frappa deux autres petits coups sur la porte de la salle de bains.
– Je t’attends dans le salon ?
– Si tu crois que je vais sortir de ce bain brûlant avant l’heure où blanchit la campagne, tu te mets le doigts dans l’œil, mon pote. Tu ferais mieux d’entrer. En plus, je suis à poil dans mon bain, ce qui ne gâche rien.
Vincent passa la tête par la porte.
– Merde, si j’avais su, je t’aurais apporté un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Tony éclata de rire.
– Putain, le livreur de pizza connaît Hugo sur le bout des doigts ! Entrez monsieur, entrez et épousez-moi !
– Qu’est-ce que tu crois ? Mon instituteur du CM2 était tellement beau que j’aurais appris Pouchkine dans le texte si j’avais pu !
Tony rit plus fort :
– Aïe. Arrête de me faire rire, ça fait mal.
– Putain, mais qu’est-ce qui s’est passé ?
Vincent était assis par terre à côté de la baignoire. Il luttait visiblement contre le sommeil.
– T’as l’air crevé, Vincent. C’était bien ton rencard ? Je suis désolé si j’ai tout foutu en l’air.
Vincent prit le sac de glaçons et le réajusta sur l’œil de Tony. Tony se laissa faire.
– Merci Vincent.
– Chut. Maintenant tu me dis ce qui s’est passé.
Vincent cala sa tête sur le rebord de la baignoire, prit la main de Tony, et ferma les yeux.
– Je t’écoute, je suis juste un peu nase, je ferme les yeux mais je t’écoute.
Tony sentit une dose d’affection se déverser dans ses veines et parcourir son corps tout entier.
– Ben en fait, je bossais au Saint-Phalle. Je faisais un show pour un type qui se fait appeler Lagios. J’ai l’impression que c’est un pédé honteux qui vient là en douce. J’ai remarqué qu’il avait une alliance.
– Ouais, j’imagine que tu dois en voir des dizaines des comme ça.
– C’est clair. Mais celui-ci, il a un truc un peu bizarre.
– C’est quoi ?
– En fait voilà, il se branle jamais comme les autres.
Vincent ouvrit les yeux.
– Il se branle comment ?
– Non, t’es con. Je veux dire qu’il se branle pas. Du tout.
Vincent regarda l’eau du bain. Sans mousse.
– Quel nase. Moi si j’étais lui, c’est sûr que je…
Il ne termina pas sa phrase. Il ferma les yeux et reposa sa tête. Il serra plus fort la main de Tony, qui ne savait pas trop comment Vincent aurait pu terminer sa phrase sans les mettre mal à l’aise. Il ferma les yeux également et continua son récit.
– Bref, ce type se branle pas la nouille, mais il prend des notes.
– Des notes ?
– Oui, j’ai l’impression. Au début je croyais qu’il dessinait, mais en fait, il écrit.
– Tu l’inspires mon beau.
Le « mon beau » lui fit l’effet d’un baiser volé au moment où on ne s’y attend pas.
– Ben je sais pas, peut-être. En fait, je m’en fous, il est pas chiant comme mec… C’est pas lui qui m’a tabassé. C’est Daniel en fait.
– Daniel ? Le petit copain de Julia ? soupira Vincent
– Je crois pas qu’ils soient ensemble, mais c’est lui effectivement. Il était complètement taré. Il répétait : « c’est de ta faute sale pédale » en me tapant sur la gueule. Je crois qu’il m’a pété le nez en plus de l’œil au beurre noir. En tout cas j’arrête pas de saigner du nez depuis. Là, ça s’est un peu calmé depuis que t’es arrivé, mais putain, j’ai cru que j’allais me vider de mon sang !
Il y eut un long silence.
– Vincent ?
– Hum ?
– Tu dors ?
– Non, je t’écoute.
– T’es crevé mon pote, on va peut-être aller se coucher non ? Tu veux dormir là ?
– Ouais, si ça te dérange pas.
– Merde.
– Ça te dérange ?
– Non, c’est pas ça qui me dérange. Putain fait chier.
Vincent ouvrit les yeux et vit l’eau du bain teintée de sang.
– Putain la vache !
– Tu peux me passer les mouchoirs en papier ?
– Tiens. On devrait pas appeler un docteur ?
– Non c’est bon. Ça m’arrive souvent de saigner du pif.
– Oui mais là j’ai pas le shining pour prévenir les secours si ça s’arrête pas…
– C’est pas grave, Daniel ressemble pas trop à Jack Nicholson, on est tranquilles. Allez, je vais me rincer. Va te pieuter, t’as l’air complètement fracassé, là.
– Je sais pas ce que j’ai. Je lutte, mais là pfff…
– Va te pieuter. Prends mon lit, je squatterai le canapé.
Vincent se força à ouvrir les yeux, embrassa Tony sur le front, se leva, fit trois pas, et s’effondra dans le hall d’entrée.
– Putain Vincent ?! Vincent !? Ça va ? Vincent ? Oh, oh ? Vincent?

Lorsque le Samu arriva, Tony dût expliquer que non, il ne s’était pas battu avec Vincent, que non, Vincent n’était pas responsable de son nez cassé et de son hématome à l’œil droit, que non, Tony n’avait pas poussé Vincent contre le meuble du hall, et que non, il n’était pas responsable du traumatisme crânien de Vincent, ni de l’ingestion d’une dose excessive de somnifère.
Le bel infirmier n’en eut cure et composa un numéro à deux chiffres.
Tony entendit très clairement un « putain, la violence conjugale chez les tafioles, j’hallucine », et entendit très clairement un « passez-moi l’inspecteur Mondini ».
Une bonne vieille dose de culpabilité s’empara de lui. Il ferma les yeux en espérant très fort se réveiller le lendemain matin avec Vincent à ses côtés, bien reposé. Il espérait que le noir suffirait à effacer cette soirée de merde. Mais le noir caché derrière ses paupières se teinta vite de bleu.

La suite…

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